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LES ENTARTISTES

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Archives: Articles de Presse

Le Devoir 19 Novembre 1998

LES POP TARTES

Après avoir crémé quelques personnalités publiques, Les Entartistes du Québec persistent et signent dans le message derrière le geste.

Ils étaient quatre, drapés dans leurs pseudonymes, à s'être déplacés pour défendre ardemment leur cause vacillante: Tartagnan, Pape-Tarte, Tartelette, et Tartempion, le plus connu de tous, qu'on appelle aussi François Yo-Gourd. Rien dans les mains, pas grand chose dans les poches, loin d'être repentants, les Entartistes ont expliqué longuement les sources et les objectifs de leur mouvement subversif.

À peine les avait-on lancés sur le sujet qu'ils étaient tous intarissables: la tarte à la crème, ses méfaits et ses vertus, la politique qu'il faut démythifier, s'approprier, qui se radicalise et qui repose entre les mains de spécialistes, la mondialisation du pouvoir, le manque de tribunes pour s'expliquer, l'hégémonie de l'argent, et l'humour, tristement confiné au Cabaret juste pour rire et autres one man shows.

Au delà du spectacle, leur geste se veut politique. Yo-Gourd n'est-il pas l'ancien chef de feu le déridant Parti Rhinocéros fondé par l'écrivain Jacques Ferron? En fait, peut-être en serait-il resté là, confesse-t'il, si les frais d'inscription des candidats n'étaient pas passé de 200 à 1000$ en 1993. Devenue symbole de l'irrévérence, la tarte à la crème a pris le relais de la contestation. De clown, Yo-Gourd est devenu fou du roi, riant autant qu'il a fait rire.

"La tarte à la crème, c'est la puissance de l'impuissant", résume Tartempion Yo-Gourd. "Je n'ai pas envie qu'on ait l'image d'un Québec violent, ajoute Pape-Tarte, qu'on appelle aussi Quatre-Pattes. On est un peuple drôle.""On n'est pas un groupe, on est un mouvement", ajoute Tartagan, qui rêve d'une société autogérée. "On n'a plus le droit de faire de l'humour", proteste Tartelette.

Le groupe affirme d'ailleurs avoir sauvé le Québec d'une émeûte qui aurait pu être violente, au moment d'entarter Bill Johnson lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste. "À côté de nous, il y avait des manifestants plus violents, des gens qui avaient des bâtons de baseball", ajoute Pape-Tarte.

C'est que depuis quelques temps, ils essuient des critiques, Les Entartistes, qui faisaient leurs débuts au Québec pas plus tard que le printemps dernier en entartant copieusement Jacques Duchesneau, l'ancien chef de police candidat à la mairie aux dernières élections municipales. De tarte en tarte, de William Johnson à Jean Doré, en passant par Pierre Bourque, certains en sont venus à les trouver eux-mêmes violents, répétitifs ou encore peu judicieux dans le choix de leurs cibles.

"C'est réellement un agression, dit Jacques Duchesneau. Il n'y a pas de différence entre cela et recevoir un coup sur le nez. Ça rentre assez raide. Tu te sens agressé, tu entends le monde crier, hurler. Il y a de la bousculade, tu ne sais pas ce qui se passe."

S'il s'est tenu coi, circonstances obligent, après avoir reçu sa première tarte, M. Duchesneau affirme qu'il porterait plainte pour voie de fait si on le prenait une seconde fois pour cible.

"Il faut se remettre dans le contexte, dit-il. On est en début de campagne et je suis l'ancien chef de police. C'est sûr qu'il y a eu un calcul, il y avait une tendance qui se dessinait. Mais aujourd'hui, bien évidemment, je porterais plainte."

Pourtant, au moment de l'entartage, les gardes du corps de Jacques Duchesneau se tenaient les côtes, se défendent pour leur part les Entartistes.

"Les politiciens empiètent sur notre terrain, ajoute Yo-Gourd. Ils deviennent des clowns, ils se prêtent à toutes sortes d'émissions comme [la défunte] L'Enfer c'est nous autres."

"C'est une blessure à l'amour-propre", reconnaît Yo-Gourd. Les sources secrètes permettant l'entartage viennent d'ailleurs souvent de l'entourage de la personne. L'entartage de Bill Gates, président de Microsoft, provenait par exemple d'une suggestion d'un membre de Microsoft en Belgique, semble-t'il.

"Le maire Bourque a mis cela fermement derrière lui, c'est un cas de campagne, il est maintenant maire et c'est du passé, dit Madeleine Champagne, directrice des communications au bureau du maire de Montréal. [...] Le maire a vécu cela comme une agression à l'intégrité de sa personne. [...] On comprend bien que c'est un signe qui se veut humoristique, de protestation. Il n'est pas contre une certaine forme de protestation, mais que cela prenne une forme d'humour plus bénin, moins agressif, plus symbolique."

Et, qu'à cela ne tienne, Les Entartistes du Québec signent de plus belle, encourageant même la création d'autres cellules d'entartistes. Mais en précisant que les apprentis devraient s'en tenir au code d'éthique de l'entartiste. Celui-ci prévoit entre autres que "la tarte ne doit pas (autant que possible), être lancée, mais plutôt déposée amoureusement dans le visage de la personne-cible", peut-on lire sur le site des Entartistes (http://www.dsuper.net/~aboyeur/tarte.html).

Aussi, "l'assiette doit être légère, assurez-vous qu'elle ne blesse pas. À proscrire: les assiettes en aluminium ou en pyrex. Seulement du carton mou ou de la vraie pâte. La crème doit être de bonne qualité, comestible, et doit absolument être de la crème fouettée. Pas de crème à barbe, ni aucun autre substitut qui pourrait s'avérer dangereux ou de mauvais goût." L'entartage doit être photographié ou filmé, c'est un geste médiatique dans une société médiatique, précisent les Entartistes. Ils suggèrent enfin de "pratiquer une politique d"'entartement universel" [...] Nous sommes contre tout pouvoir, qu'il soit économique, politique ou médiatique, mais sommes définitivement en faveur des humains, libres."

Le phénomène nous est arrivé d'Europe, en la personne du Belge Noël Godin, qui rendait au printemps une visite en rêgle aux Entartistes québécois. L'homme a à son actif une longue liste d'entartés de tout acabit, de l'écrivain Marguerite Duras, en 1969, au "maître du monde" Bill Gates, en 1998, en passant entre autres par Patrick Bruel et Jean-Luc Godard, et quelques intellectuels et ministres français et belges. Il a d'ailleurs écrit un livre intitulé Crème et Châtiment: mémoires d'un entarteur, publié chez Albin Michel. Aux États-Unis, The Pie Man, dans les années 60, réussissait à entarter le chef de la CIa, William Buckley, et quelques autres personnalités américaines. À San Francisco et en Angleterre, les BBB (Biotic Baking Brigade), qu'on appelle aussi les PIE, pour People Insurgent Everywhere, ont également quelques méfaits crémeux sur la conscience.

La visite de Godin au Québec avait le but avoué de former l'Internationale des anarchospâtissiers et de prévoir des réunions annuelles de ses membres.

"Le deuxième but était de préparer des coups d'"entartement" mondiaux simultanés, ajoute Pape-Tarte. On pourrait faire en sorte, par exemple, que le même jour tous les présidents des succursales Shell dans le monde soient entartés en même temps."

Tout récemment, après avoir été la cible de manifestants qui lui ont lancé, l'un un siège de vélo, l'autre une tarte à la crème, l'ancien premier ministre québécois portait plainte à la Sûreté du Québec, qui a refilé le dossier à la police de la Communauté urbaine de Montréal. Un suspect retenu, qui n'est pas membre du groupe Les Entartistes, est passible d'accusations de voies de fait. Jacques Parizeau n'a pas rendu les appels du Devoir.

"C'est du cas par cas", explique le constable Jean-Pierre Lévis, des relations publiques du service de la police de la CUM, qui croit cependant qu'il peut y avoir dans l'entartage matière à accusations pour voie de fait.

Le cas n'est pas isolé. À San Francisco, tout récemment, deux hommes et une femme ont plaidés non coupables à des accusations portées contre eux concernant l'entartage du maire Brown. En France, ajoute François Yo-Gourd Tartempion, le gouvernement a poursuivi Godin en justice, mais a perdu en première et deuxièmes instances.

S'ils sont prêts à se battre en cour pour défendre leur cause, Les Entartistes souhaitent cependant la clémence des cibles.

"M. Parizeau devrait plutôt inviter l'entarteur à souper", clament-ils en choeur.

Quant à eux, ils ont l'intention de poursuivre leur "oeuvre", malgré quelques visites à domicile de la Sûreté du Québec et de la Gendarmerie Royale du Canada. Leur site Internet donne d'ailleurs l'occasion de voter sur le choix des cibles. Parmi les têtes les plus souvent réclamées, on relève Stéphane Dion, Guy Bertrand et Jean Charest. Mais la liste des cibles visées est longue. On y trouve aussi, entre autres, Jean Chrétien, Lucien Bouchard, Conrad Black, Jean Coutu, Laurant Beaudoin, Claude Béland, la reine Élisabeth II, Raël et... Dieu.

Caroline MONTPETIT

 
 

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