|
Art,
subversion...ou les deux?
Il y a deux semaines,
les attaques pâtissières ont repris de plus belle:
les entarteurs lançaient en effet tartes à la crème,
mais aussi tomates et oeufs, aux candidats à la mairie
de Montréal réunis au Gésù pour un
débat sur leurs politiques culturelles respectives.
En reprenant ainsi du service
alors qu'il était question de culture, les entarteurs nous
donnaient l'occasion de nous poser LA question: lancer une tarte
à la crème à la face d'un personnage public,
est-ce ou non un geste d'art? Ce geste étant posé
par des artistes en fait-il nécessairement un acte d'art?
Cette arme blanche par excellence qu'est la tarte à la
crème s'inscrit-elle dans la lignée des manifestations
d'art qui s'en prennent directement à la société
depuis le début de ce siècle?
Bref, la tarte à la
crème, acte d'art ou fait d'armes?
UN PEU D'HISTOIRE
On s'accorde généralement
pour faire du mouvement dada, entre 1915 et 1923, l'ancêtre
de l'art pourfendeur de la politique. Résumons les choses
en disant que le scandale devient alors une arme aux mains d'artistes
qui s'en prennent à des valeurs on ne peut plus chères
dans l'Europe d'après la Première Guerre mondiale:
travail, patrie et famille. L'art lui-même se prend pour
cible. C'est ainsi que naissent, par exemple, les fameux "ready-made",
ces "objets usuels promus à la dignité d'objets
d'art du seul fait du choix de l'artiste".
Le cas le plus
patent de cette tendance, c'est Fontaine, un urinoir en
bonne vieille porcelaine blanche que Marcel Duchamp élève
au rang d'oeuvre en le signant d'un pseudonyme (R. Mutt) et en
le proposant à une grande exposition à New York
en 1917 (ladite exposition le refusera). Parce qu'elle est d'abord
un objet usuel et même un objet de consommation, la tarte
à la crème, une fois lancée au visage d'un
personnage public, constitue peut-être le "ready-made"
par excellence, qui plus est, un "ready-made" jetable
après usage!
Presque en même
temps que le dada, naît dans la toute nouvelle Union Soviétique
l' "agit-prop", qui diffuse les idées socialistes
au moyen principalement de pièces de théâtre
dans les usines et milieux ouvriers. C'est en quelque sorte une
guérilla artistique, qui se pratiquera ensuite aussi bien
en Europe qu'aux États-Unis. Parce qu'il demande une certaine
mise en scène (par exemple, l'entarteur est généralement
habillé comme un clown ou, à tout le moins, déguisé),
le lancer de la tarte à la crème est peut-être
l'agit-prop par excellence, une mini-pièce de théâtre
où les spectateurs assistent à la "mise à
mort" par le ridicule d'un seul protagoniste, soit un homme
politique ou de pouvoir en chair et en os.
DU CÔTÉ
DES ENTARTEURS
Qu'en pensent les
principaux intéressés, les entarteurs québécois
eux-mêmes? Surprise: le plus connu d'entre eux, François
Gourd, artiste multidisciplinaire et, rappelons-le, membre du
regretté Parti Rhinocéros (qui connut de beaux jours
sur la scène fédérale jusqu'à la fin
des années 80), François Gourd donc est le premier
à réfuter la portée artistique du lancer
de la tarte. Il est catégorique: "Non, ce n'est pas
un geste d'art. Nous sommes des terroristes burlesques. Nous posons
un geste de nature révolutionnaire en lançant des
tartes à la crème. Ce n'est pas du théâtre
d'été!".
Pas de doute, François
Gourd sent que la récupération menace les entarteurs.
De fait, l'entartage de Jacques Duchesneau, par exemple, à
rendu ces "victimes" plus populaires auprès du
public, notamment parce qu'elles ont réagi à l'outrage
pâtissier avec bonne humeur. Le caricaturiste Serge Chapleau
l'a bien senti, qui a dessiné le candidat Michel Prescott
se lançant lui-même une tarte à la crème
pour augmenter sa cote de popularité!
En Belgique, où
le coeur du mouvement entarteur a ses racines, la situation ne
se présente pas de la même façon. C'est en
1969, il y a donc près de 30 ans, que Noël Godin et
ses joyeux compagnons ont entrepris leur guerre sucrée...en
entartant d'abord des artistes, la première victime étant
Marguerite Duras. Lui ont succédé notamment Bernard
Henri-Lévy, Jean-Luc Godard, Patrick Bruel...Ce n'est que
depuis deux ans que le mouvement s'est tourné résolument
vers la politique et le pouvoir, en entartant entre autres le
ministre français de la Culture Philippe Douste-Blazy,
à Cannes, et le fondateur de Microsoft, Bill Gates.
Mais la logique
du mouvement belge est tout de même artistique: "Nous
vivons tous à un rythme d'enfer, en rigolant beaucoup,
précise Noël Godin dans son site internet (www.gloupgloup.com),
le but est de transformer sa vie comme Oscar Wilde proposait de
le faire de sa propre vie, une sorte d'oeuvre d'art abracadabrante."
À 52 ans, Noël Godin rigole toujours, et poursuit
ses activités d'acteur, de réalisateur, d'écrivain...et
d'entarteur.
QUELQUES AVIS
Au Québec,
les entarteurs s'en sont pris uniquement à des figures
de pouvoir...si on excepte François Gourd lui-même,
entarté par Denise Bombardier il y a quelques semaines.
On pourra alléguer, pour le plaisir, que ce lancer de la
tarte à la crème demeure un acte d'art, Denise Bombardier
étant également artiste, romancière plus
exactement!
Pourquoi François
Gourd refuse-t'il de qualifier d'acte d'art le lancer de la tarte?
La notion d'art enlèverait-elle du sérieux à
la démarche des entarteurs?
"Je comprends
Gourd de se méfier de l'étiquette d'art, commente
Yves Robillard, historien d'art et auteur du récent ouvrage
Vous êtes tous des créateurs. L'art est un
concept institutionnel: pour exister, l'oeuvre d'art doit nécessairement
avoir un historien, un critique, un collectionneur, etc. Ce n'est
pas l'artiste qui fait de l'art, c'est l'Art qui fait l'artiste.
Et cet Art est en dehors de la vie, sans efficacité aucune.
Pour ma part, j'évite le mot "art" et lui préfère
"expression artistique", c'est-à-dire tout geste
qui exprime un sentiment. À cet égard, lancer une
tarte à la crème est pour moi une expression artistique,
qui exprime le dégoût ou le mépris dans lequel
on tient les personnages politiques."
Qu'en pense l'Action
terroriste socialement acceptable? Composé d'Annie Roy
et de Pierre Allard, l'ATSA avait fait parler d'elle en décembre
dernier en proposant, devant le Musée d'art contemporain,
une installation constituée de sept poèles portant
l'inscription "Banque à bas, à bas la banque".
En distribuant des bas chauds, l'ATSA créait (en toute
illégalité au départ) une oeuvre vivante
qui dénonçait à la fois la situation des
sans-abri et les profits faramineux des banques. L'ATSA sera d'ailleurs
de retour en décembre.
Annie et Pierre
n'hésitent pas; pour eux, le lancer de la tarte à
la crème est un geste d'art. "D'abord parce que le
geste est fait et refait, expliquent-ils avec chaleur, et qu'il
s'en dégage un certain esthétisme. En collectionnant
les entartés, les entarteurs créent une galerie
de personnages. Cela s'inscrit un peu dans la démarche
de la commedia dell'arte, qui ridiculisait le pouvoir par
le rire."
Même son
de cloche chez Serge Bouchard, le "drôle d'anthropologue"
qui se penche sur nos lieux communs: "Les entarteurs reprennent
le rôle du fou du roi, le seul qui avait le droit de rire
du roi à la Cour. Il pouvait l'insulter, lui jouer des
tours. Or, la démocratie compte beaucoup de rois..."
"Mais c'est
un geste d'art à deux tranchants puisque, en entartant
telle ou telle personne, on en confirme également l'importance...et
on démontre que les services de sécurité
ne sont jamais aussi étanches que prévu!"
Alors, la tarte
à la crème, acte d'art ou pas? Provocation politique
ou artistique?
Jugez-en par ce
qui est arrivé à Fountain-1917, l'urinoir
de Marcel Duchamp: il y a quinze jours, le gouvernement français
a entrepris des poursuites contre Pierre Pinoncelli. À
69 ans, Pinoncelli est accusé d'avoir, en 1993, utilisé
le fameux urinoir...comme un urinoir, avant de lui assener un
coup de marteau! "Cet urinoir était en attente d'une
réponse depuis plus de 80 ans", a commenté
Pinoncelli, connu notamment pour avoir attaqué André
Malraux en 1969 avec un pistolet rempli d'encre rouge.
Pinoncelli a conclu:
"L'exposer, c'était s'attendre, sinon souhaiter, à
ce que quelqu'un répande le contenu de sa vessie dans ce
calice de la modernité." La tarte à la crème,
hostie du XXIe siècle?
Marie-Christine
BLAIS
|