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LES ENTARTISTES

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Archives: Articles de Presse

La Presse 17 Octobre 1998

Art, subversion...ou les deux?

Il y a deux semaines, les attaques pâtissières ont repris de plus belle: les entarteurs lançaient en effet tartes à la crème, mais aussi tomates et oeufs, aux candidats à la mairie de Montréal réunis au Gésù pour un débat sur leurs politiques culturelles respectives.

En reprenant ainsi du service alors qu'il était question de culture, les entarteurs nous donnaient l'occasion de nous poser LA question: lancer une tarte à la crème à la face d'un personnage public, est-ce ou non un geste d'art? Ce geste étant posé par des artistes en fait-il nécessairement un acte d'art? Cette arme blanche par excellence qu'est la tarte à la crème s'inscrit-elle dans la lignée des manifestations d'art qui s'en prennent directement à la société depuis le début de ce siècle?

Bref, la tarte à la crème, acte d'art ou fait d'armes?


UN PEU D'HISTOIRE

On s'accorde généralement pour faire du mouvement dada, entre 1915 et 1923, l'ancêtre de l'art pourfendeur de la politique. Résumons les choses en disant que le scandale devient alors une arme aux mains d'artistes qui s'en prennent à des valeurs on ne peut plus chères dans l'Europe d'après la Première Guerre mondiale: travail, patrie et famille. L'art lui-même se prend pour cible. C'est ainsi que naissent, par exemple, les fameux "ready-made", ces "objets usuels promus à la dignité d'objets d'art du seul fait du choix de l'artiste".

Le cas le plus patent de cette tendance, c'est Fontaine, un urinoir en bonne vieille porcelaine blanche que Marcel Duchamp élève au rang d'oeuvre en le signant d'un pseudonyme (R. Mutt) et en le proposant à une grande exposition à New York en 1917 (ladite exposition le refusera). Parce qu'elle est d'abord un objet usuel et même un objet de consommation, la tarte à la crème, une fois lancée au visage d'un personnage public, constitue peut-être le "ready-made" par excellence, qui plus est, un "ready-made" jetable après usage!

Presque en même temps que le dada, naît dans la toute nouvelle Union Soviétique l' "agit-prop", qui diffuse les idées socialistes au moyen principalement de pièces de théâtre dans les usines et milieux ouvriers. C'est en quelque sorte une guérilla artistique, qui se pratiquera ensuite aussi bien en Europe qu'aux États-Unis. Parce qu'il demande une certaine mise en scène (par exemple, l'entarteur est généralement habillé comme un clown ou, à tout le moins, déguisé), le lancer de la tarte à la crème est peut-être l'agit-prop par excellence, une mini-pièce de théâtre où les spectateurs assistent à la "mise à mort" par le ridicule d'un seul protagoniste, soit un homme politique ou de pouvoir en chair et en os.

DU CÔTÉ DES ENTARTEURS

Qu'en pensent les principaux intéressés, les entarteurs québécois eux-mêmes? Surprise: le plus connu d'entre eux, François Gourd, artiste multidisciplinaire et, rappelons-le, membre du regretté Parti Rhinocéros (qui connut de beaux jours sur la scène fédérale jusqu'à la fin des années 80), François Gourd donc est le premier à réfuter la portée artistique du lancer de la tarte. Il est catégorique: "Non, ce n'est pas un geste d'art. Nous sommes des terroristes burlesques. Nous posons un geste de nature révolutionnaire en lançant des tartes à la crème. Ce n'est pas du théâtre d'été!".

Pas de doute, François Gourd sent que la récupération menace les entarteurs. De fait, l'entartage de Jacques Duchesneau, par exemple, à rendu ces "victimes" plus populaires auprès du public, notamment parce qu'elles ont réagi à l'outrage pâtissier avec bonne humeur. Le caricaturiste Serge Chapleau l'a bien senti, qui a dessiné le candidat Michel Prescott se lançant lui-même une tarte à la crème pour augmenter sa cote de popularité!

En Belgique, où le coeur du mouvement entarteur a ses racines, la situation ne se présente pas de la même façon. C'est en 1969, il y a donc près de 30 ans, que Noël Godin et ses joyeux compagnons ont entrepris leur guerre sucrée...en entartant d'abord des artistes, la première victime étant Marguerite Duras. Lui ont succédé notamment Bernard Henri-Lévy, Jean-Luc Godard, Patrick Bruel...Ce n'est que depuis deux ans que le mouvement s'est tourné résolument vers la politique et le pouvoir, en entartant entre autres le ministre français de la Culture Philippe Douste-Blazy, à Cannes, et le fondateur de Microsoft, Bill Gates.

Mais la logique du mouvement belge est tout de même artistique: "Nous vivons tous à un rythme d'enfer, en rigolant beaucoup, précise Noël Godin dans son site internet (www.gloupgloup.com), le but est de transformer sa vie comme Oscar Wilde proposait de le faire de sa propre vie, une sorte d'oeuvre d'art abracadabrante." À 52 ans, Noël Godin rigole toujours, et poursuit ses activités d'acteur, de réalisateur, d'écrivain...et d'entarteur.


QUELQUES AVIS

Au Québec, les entarteurs s'en sont pris uniquement à des figures de pouvoir...si on excepte François Gourd lui-même, entarté par Denise Bombardier il y a quelques semaines. On pourra alléguer, pour le plaisir, que ce lancer de la tarte à la crème demeure un acte d'art, Denise Bombardier étant également artiste, romancière plus exactement!

Pourquoi François Gourd refuse-t'il de qualifier d'acte d'art le lancer de la tarte? La notion d'art enlèverait-elle du sérieux à la démarche des entarteurs?

"Je comprends Gourd de se méfier de l'étiquette d'art, commente Yves Robillard, historien d'art et auteur du récent ouvrage Vous êtes tous des créateurs. L'art est un concept institutionnel: pour exister, l'oeuvre d'art doit nécessairement avoir un historien, un critique, un collectionneur, etc. Ce n'est pas l'artiste qui fait de l'art, c'est l'Art qui fait l'artiste. Et cet Art est en dehors de la vie, sans efficacité aucune. Pour ma part, j'évite le mot "art" et lui préfère "expression artistique", c'est-à-dire tout geste qui exprime un sentiment. À cet égard, lancer une tarte à la crème est pour moi une expression artistique, qui exprime le dégoût ou le mépris dans lequel on tient les personnages politiques."

Qu'en pense l'Action terroriste socialement acceptable? Composé d'Annie Roy et de Pierre Allard, l'ATSA avait fait parler d'elle en décembre dernier en proposant, devant le Musée d'art contemporain, une installation constituée de sept poèles portant l'inscription "Banque à bas, à bas la banque". En distribuant des bas chauds, l'ATSA créait (en toute illégalité au départ) une oeuvre vivante qui dénonçait à la fois la situation des sans-abri et les profits faramineux des banques. L'ATSA sera d'ailleurs de retour en décembre.

Annie et Pierre n'hésitent pas; pour eux, le lancer de la tarte à la crème est un geste d'art. "D'abord parce que le geste est fait et refait, expliquent-ils avec chaleur, et qu'il s'en dégage un certain esthétisme. En collectionnant les entartés, les entarteurs créent une galerie de personnages. Cela s'inscrit un peu dans la démarche de la commedia dell'arte, qui ridiculisait le pouvoir par le rire."

Même son de cloche chez Serge Bouchard, le "drôle d'anthropologue" qui se penche sur nos lieux communs: "Les entarteurs reprennent le rôle du fou du roi, le seul qui avait le droit de rire du roi à la Cour. Il pouvait l'insulter, lui jouer des tours. Or, la démocratie compte beaucoup de rois..."

"Mais c'est un geste d'art à deux tranchants puisque, en entartant telle ou telle personne, on en confirme également l'importance...et on démontre que les services de sécurité ne sont jamais aussi étanches que prévu!"

Alors, la tarte à la crème, acte d'art ou pas? Provocation politique ou artistique?

Jugez-en par ce qui est arrivé à Fountain-1917, l'urinoir de Marcel Duchamp: il y a quinze jours, le gouvernement français a entrepris des poursuites contre Pierre Pinoncelli. À 69 ans, Pinoncelli est accusé d'avoir, en 1993, utilisé le fameux urinoir...comme un urinoir, avant de lui assener un coup de marteau! "Cet urinoir était en attente d'une réponse depuis plus de 80 ans", a commenté Pinoncelli, connu notamment pour avoir attaqué André Malraux en 1969 avec un pistolet rempli d'encre rouge.

Pinoncelli a conclu: "L'exposer, c'était s'attendre, sinon souhaiter, à ce que quelqu'un répande le contenu de sa vessie dans ce calice de la modernité." La tarte à la crème, hostie du XXIe siècle?

Marie-Christine BLAIS

 
 

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